À la folie, passionnément

Fidèle à lui-même, Pete Fromm bénéficie d’une capacité à publier des ouvrages singuliers dans une faculté toutefois à se correspondre. Curieuse impression qu’ils se donnent la réplique, sans pour autant tomber dans le risque périlleux de récits délavés et répétitifs. Ne jamais céder à la simplicité, éviter le cliché. Soupçonnerons-nous un décor narratif obstiné de sorte que le·a lecteur·rice ne sera pas dépaysé·e mais parviendra tout compte fait à être, sinon enchanté·e, à tout le moins surpris·e par l’exploitation toujours plus fine de portraits en creux, dans une géographie américaine rurale. Ici, l’auteur brode habilement un tropisme familial aux coutures solides dont le canevas touche en doublure à de multiples réflexions. Lucy in the sky, cinquième roman traduit en français de l’auteur, est une admirable réussite.

Nous pourrions présumer que le roman s’articule autour de l’adolescence, de la transition difficile vers l’âge adulte et les paramètres intrasèques qu’elle comporte tant du point de vue affectif que physique. Une suture. Pas totalement vrai, pas totalement faux. Méfions-nous de la simple apparence du récit initiatique (quoi que j’en laisse paraître, je n’ai rien contre ce genre, bien au contraire) et jetons avec l’auteur un regard pertinent sur une façade familiale, emplie de failles et qui, au fond, caractérise une époque, bien qu’il n’y ait pas de marqueurs temporels – en cela, Pete Fromm contourne d’ailleurs le terrain nostalgique. Le véritable talent de l’écrivain réside dans la précision du traitement des émotions et la suggestion d’une certaine résistance face à un climat oppressant. À l’inertie familiale, la volonté de s’en délivrer. Pour Lainee, pour Lucy, pour Kenny. La justesse frappe, râpe. Le récit est incarné et s’accomplit à travers une prose palpable qui se fait l’apanage d’une grande matérialité littéraire.

Chez nous, l’amour n’est pas une chose qu’on fait semblant de ne pas voir dans l’espoir que ça disparaisse. 

À mon sens, il s’agit surtout d’une histoire de filles, une histoire de femmes. Un refus de l’ordinaire. Deux personnages divisées entre ce qu’elles sont et ce qu’elles aspirent être, il s’agit là de se donner une existence dont la vision trouble, double, se concentre autour d’un pouvoir masculin, redoutable et insidieux. Laissons Pete Fromm interroger le·a lecteur·rice sur la façon dont les individues ont de se représenter un monde en cohérence avec leur sensibilité et leurs expectances. Au protocole consolidé, chaque geste de Lucy et sa mère procèdent du rituel, presque de la mimique maladive afin de décrire le cercle vicieux et la toxicité de leur réalité. Ainsi, le roman manoeuvre à merveille, sans naïveté ni excès de sentimentalisme, des dispositifs narratifs participant à une atmosphère, un glissement vers une tension latente. Les repas préparés par Lucy, ses coupes de cheveux, les heures supplémentaires de Lainee, les joutes verbales saugrenues que prononcent les protagonistes prennent l’air d’une rengaine, de slogans rassurants et disputent le manque affectif, l’absence du père, du mari, de l’ami. Des hommes. Réduire l’illusion d’une présence et asséner une salve à la fragilité du lendemain, aux déceptions déchirantes.

Tu es resté parti trop longtemps, Papa…

Amalgamer les rôles familiaux, amicaux et les identités de genre. Chacun·e est conduit à l’affront de son individualité, s’interroge sur sa place. Lucy et Lainee semblent captives de leur asile domestique, sans toutefois avoir l’impression d’y résider à bon droit. Ne pas quitter la maison pour ne pas quitter ce quelqu’un dont les fugues assassinent. Se confiner au fantasme d’un être, fantomatique. Doucement, les abandons permettent la découverte, de la solitude, de l’amour, des corps, de la sexualité et du consentement, tant de motifs accompagnés par un rapport au langage singulier, sonore et fracassant. Pensons à la verve cinglante de Lucy dont la répartie et l’humour rogue témoignent d’une genèse familiale sombre, de corps défendants. Enfin, faisons grand cas de l’admirable capacité de Pete Fromm à penser un point de vue féminin, influence de l’écriture, et à dévoiler des personnages touchants dans leur bonté et paradoxes. En somme, un roman qui opère le deuil du schéma familial classique et accroit notre compréhension de l’adolescence, peut-être même de nous-même.

Comme si, en réussissant à me raser le crâne d’assez près, il parviendrait à supprimer le jambage de mon second chromosome X pour le réduire à Y.

Lucy in the sky, Pete Fromm. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Bury. Éditions Gallmeister, coll. Americana, 2015. 392 pages. 24 euros.
Existe en poche, coll. Totem, 2017. 432 pages. 11 euros.

NB : Il existe une adaptation cinématographique de ce livre, réalisé par Max Mayer en 2012, mais qui ne me semble pas être à la hauteur de la plume poétique de Pete Fromm. Bande annonce de As cool as Iam ici.

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